Rencontre avec le Premier ministre Manuel Valls

Hier, le 8 septembre 2014, j’ai rencontré le Premier ministre français, Manuel Valls, lors d’un déjeuner avec des acteurs de la société civile tunisienne, organisé à l’ambassade de France.

Il s’agit du premier voyage de Manuel Valls hors Union Européenne, signe de l’importance donnée à la Tunisie et à sa transition démocratique. Il a insisté sur ce point et je l’en remercie. Il a déclaré à plusieurs reprises que la Tunisie et la France avaient des liens importants et que la coopération entre les deux pays était essentielle.

Nous étions une douzaine de personnes environ, issues du milieu associatif et des médias, avec des tendances diverses. Cette diversité était très enrichissante car elle a permis l’expression de visions différentes et souvent complémentaires. Plusieurs intervenants ont parlé de la nouvelle donne institutionnelle issue de la Constitution et du possible abstentionnisme lors des élections à venir. D’autres ont dit qu’il y avait 2 projets qui s’opposent en Tunisie: un projet humaniste et un projet islamiste. D’autres encore ont expliqué que cela prenait du temps pour que l’administration s’habitue aux nouvelles institutions.

Lors de cette rencontre, j’ai pu exprimer certains points de vue sur la transition démocratique tunisienne ainsi que les attentes concernant la contribution de la France.

S’agissant de la transition démocratique, j’ai expliqué qu’il y avait deux aspects contribuant à un manque de visibilité:

  • En premier lieu, un manque de visibilité concernant les institutions
    Ces dernières années, nous avions vécu avec la Troïka, une sorte de corps dont les membres n’étaient pas coordonnés: une tête qui regarde d’un côté, un bras qui s’agite d’un autre côté et une jambe qui part dans un autre sens encore. Avec la Constitution et les élections à venir, nous allons avoir un nouveau régime politique, avec un exécutif bicéphale, à deux têtes: un président et un chef de gouvernement. Comment ces deux têtes vont-elles coopérer? Les textes ne sont pas toujours très clairs et cela dépendra sans doute de leurs personnalités respectives.
  • En second lieu, un manque de visibilité concernant la volonté politique de défendre réellement les valeurs démocratiques
    Le clivage « projet islamiste »/ »projet humaniste » n’est pas selon moi le clivage essentiel pour la transition démocratique tunisienne. Ce qui est important c’est la volonté réelle de mettre en place les garanties des droits et libertés, de combattre la corruption et le clientélisme etd’opérer des réformes en profondeur qui permettront aux Tunisiens d’être des citoyens d’un Etat démocratique. Le véritable clivage est là, entre ceux qui veulent avancer et ceux qui veulent maintenir le système. Peu importe que ces personnes soient islamistes ou se présentent comme démocrates. Beaucoup de gens avaient voté pour les islamistes parce qu’ils pensaient « i khafou rabbi  » (ils ont peur de Dieu) et pourtant cela n’a pas empêché la corruption pendant ces dernières années. Cela ne veut pas dire que les islamistes soient tous corrompus ou non démocrates, ni qu’il suffit de se prétendre démocrate pour l’être réellement. En fait, on n’a pas encore une idée précise des valeurs démocratiques portées par les uns et les autres et dans quelle mesure chacun est prêt à les défendre effectivement.

A part le manque de visibilité, j’ai expliqué que nous faisons également face à d’autres défis qui sont la conséquence de crises, de guerres et d’injustices vécues dans le monde arabe: Libye, Irak,  Syrie, Palestine… La Tunisie ne vit pas dans une bulle séparée. Elle fait partie du monde arabe. Ce qui touche les autres pays arabes nous touche en Tunisie et contribue à la radicalisation de certains jeunes qui se trouvent alors embrigadés et vont se battre au Proche-Orient.

Il faut essayer de comprendre ce phénomène. Le comprendre ne veut pas dire légitimer les crimes commis par ces personnes. Tous les criminels doivent être sanctionnés.

Cependant, pourquoi ces jeunes se radicalisent autant? La situation dans le monde arabe, les choix de la « communauté internationale » concernant la Libye ou l’Irak, les positions de cette même « communauté internationale » concernant la question palestinienne jouent probablement un rôle dans cette radicalisation. J’ai donc profité de cette occasion pour dire à Manuel Valls que la France, qui a tiré en partie les leçons de son histoire coloniale, pourrait jouer un rôle positif.

Cela a donné lieu à des discussions mais étant donné que d’autres intervenants devaient donner également leurs points de vue, je n’ai pas pu m’étendre sur le sujet.

Cependant, je souhaite profiter de ce compte-rendu pour préciser que je ne pense bien évidemment pas que la radicalisation de certains jeunes est « de la faute de la France ». Les positions de la « communauté internationale » sur la question palestinienne et les crises régionales ne sont bien évidemment pas la seule et unique cause de la radicalisation de certains jeunes. On ne peut nier les parcours individuels, des choix faits par des criminels en vue d’exprimer leur violence et leurs déviances, ou encore les facteurs économiques. Je dis juste que la France, qui porte des valeurs humanistes et qui depuis quelques décennies a eu des rapports équilibrés, privilégiés et appréciés dans la région, pourrait contribuer par des actions plus fortes en faveur de la paix en Palestine, et dans le monde arabe en général.

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