Nous voulons la démocratie et nous la méritons (29 juillet 2013)

Par Farah Hached, Mag14

Le 25 juillet 2013, jour de la fête de la République tunisienne, le député Mohamed Brahimi est mort, assassiné.
Des voix se sont élevées, accusant Ennahdha d’être derrière cet assassinat. D’autres ont pointé la responsabilité politique du gouvernement qui a failli dans sa mission de maintien de la sécurité. Certains ont crié au complot fomenté par les ennemis de la démocratie : l’ancien régime pour les uns, les salafistes pour les autres.

Selon le ministère de l’Intérieur, ce crime odieux serait l’œuvre de djihadistes.

Mais, cette nouvelle n’a pas empêché un mouvement de protestation de se former et de croître de jour en jour devant l’Assemblée Nationale Constituante (ANC). Les revendications ne sont pas toutes identiques mais beaucoup demandent la dissolution de l’ANC et la démission du gouvernement.

Du côté de la Troika au pouvoir, on a entendu des discours d’apaisement. Mustapha Ben Jaafar nous a promis une Constitution d’ici fin août. Rached Ghannouchi a dénoncé l’assassinat en indiquant que cela pouvait se produire dans n’importe quelle démocratie.

Non, nous ne pouvons pas faire comme si de rien n’était. Nous ne pouvons pas accepter l’idée que les assassinats politiques existent dans toutes les démocraties.

D’abord, les assassinats politiques n’existent pas dans toutes les démocraties. Mais, surtout, nous ne sommes pas encore en démocratie. Nous sommes dans une transition vers une démocratie, ce qui fait une grande différence.

Comment, dans ce cadre de transition démocratique, pouvons-nous continuer à naviguer sans politique de sécurité efficace et sans calendrier constitutionnel et électoral contraignant ? Comment pouvons nous accepter de faire confiance aveuglément à des gouvernants qui ont failli à leur parole, et cela à plusieurs reprises.

L’assassinat de Mohamed Brahimi ne peut pas passer inaperçu. Il ne peut pas être mort pour rien. La société tunisienne a besoin de garanties effectives et non de paroles. Cependant, cet assassinat ne doit pas servir les objectifs des ennemis de la démocratie. Le scénario égyptien d’une reprise en main autoritaire n’est pas l’avenir de la Tunisie. La guerre civile n’est pas l’avenir de la Tunisie.

La Tunisie est le premier pays du monde arabe à avoir adopté une Constitution. Il est le premier à avoir aboli l’esclavage. Il est le premier à avoir donné ses droits aux femmes. Il est le premier à avoir chassé son dictateur. Son avenir est la démocratie et pour cela nous devons poursuivre le processus démocratique qui prend en compte toutes les forces en présence. Nous sommes tous des Tunisiens et nous voulons tous un avenir radieux pour nos enfants !

Toutefois, pouvons-nous aboutir?

Oui, nous le pouvons. Mais il faut d’abord rétablir la confiance dans le processus. Et, pour cela, nous devons agir sur 3 niveaux:

1- La politique de sécurité

2- Le gouvernement

3- L’Assemblée Nationale Constituante

  1. La politique de sécurité

L’assassinat ciblé de Mohamed Brahimi à peine six mois après celui de Chokri Belaid est  la confirmation de l’échec de la politique de sécurité en Tunisie. C’est la confirmation de l’absence de réforme sérieuse à ce niveau, réforme essentielle pour la transition démocratique.

Une vraie réforme de la sécurité est urgente. Un appareil sécuritaire efficace et conforme aux standards démocratiques est la priorité des priorités. Surtout, il est nécessaire de recadrer l’appareil du renseignement. En faire une machine de guerre pour la protection du citoyen dans le cadre d’une démocratie digne de ce nom car c’est l’appareil du renseignement qui permet de prévenir les crimes.

Par ailleurs, il existe un déficit de confiance.

On entend par exemple qu’il existe un appareil sécuritaire parallèle. Est-ce vrai ? Est-ce une manipulation ? Pourquoi ferions-nous confiance au gouvernement ?

Autre exemple : les violences qui ont lieu lors des meetings politiques. Est-ce que toutes les dispositions sont prises pour éviter ces violences ? Pourquoi les associations légales ou de fait qui sont à l’origine de ces violences ne sont pas dissoutes et les personnes qui sont impliquées dans ces violences ne son pas appréhendées ?

Il est nécessaire d’instituer un conseil national de sécurité composé de la coalition au pouvoir et de l’opposition 50-50%, et qui implique la société civile et l’appareil sécuritaire. Ce conseil provisoire aurait pour fonction de contrôler le volet sécuritaire (un peu comme les commissions parlementaires de sécurité) et d’engager les réformes du secteur de la sécurité.

Avec un tel conseil, toutes les parties en présence, qui croient dans le processus démocratique, seront responsables de la politique de sécurité, pourront se contrôler les unes les autres, et constituer une courroie de transmission entre le ministère de l’Intérieur et la société. Dans une démocratie, et encore plus dans une phase de transition démocratique, les institutions de sécurité doivent être contrôlées.

Mais, plus largement, l’échec de la politique de sécurité signe l’échec du mode de gouvernement.

  1. Le gouvernement

Comment peut-on accepter qu’un gouvernement incapable de prévenir des crimes aussi odieux et lâches que des assassinats politiques puisse continuer son travail, normalement, comme si de rien n’était. Le gouvernement est responsable devant l’ANC de l’échec de sa politique de sécurité.

On ne peut parler de démocratie et de transition démocratique et ne pas demander de compte à un gouvernement en échec, en mettant en jeu la confiance, et cela en dehors de toutes appartenances partisanes.

Qu’importe les préférences ou les non préférences partisanes du gouvernement. Un gouvernement qui ne protège pas ses citoyens et qui n’est pas apte à garantir une atmosphère propice à des élections démocratiques, n’est pas un vrai gouvernement. Nous sommes aujourd’hui à mille lieux de cela.

Le gouvernement doit se concentrer sur l’essentiel: les affaires courantes et la sécurité. Et plusieurs organismes ad-hoc, réunissant Troika et opposition sur une base de 50-50%, doivent être créés pour gérer et contrôler les différents domaines gouvernementaux le temps qu’on en finisse avec la période transitoire.

Mais combien cette période transitoire va-t-elle encore durer ? La Tunisie attend et cette incertitude a des répercussions immenses sur l’économie et la paix sociale.

  1. L’Assemblée Nationale Constituante

Les élus sont-ils conscients qu’il ne peut y avoir un pouvoir à la fois légitime et non limité dans le temps?

Aux élus de s’autolimiter, dés aujourd’hui. L’ANC se doit d’adopter elle-même une date limite. Soyez de vrais démocrates en précisant votre mandat et en acceptant de vous écarter à la fin de ce mandat.

Peu importe que vous soyez ou non légitimes au regard des lois que vous avez rédigées. Ce qui compte c’est qu’une grande majorité du peuple vous croit légitimes. Le nombre de ceux qui sont entrain de perdre confiance grossit de jour en jour. Ne le voyez vous pas?

C’est une question de confiance. La confiance est tombée. Il faut aujourd’hui la rétablir et pour cela il faut une date finale pour l’adoption de la Constitution. Cette date doit être raisonnable et contraignante. Elle doit être introduite dans la «Petite Constitution» et prévoir que, si la Constitution n’est pas adoptée avant cette date, le pouvoir reviendra au peuple, qui élira de nouveaux représentants, dans les mêmes formes et avec un mandat délimité, pour finaliser enfin cette Constitution.

La Tunisie ne peut pas vous attendre sans garantie.

Nous  ne pouvons pas nous permettre de sombrer chaque jour davantage dans le chaos sécuritaire.

Nous ne pouvons pas nous permettre de rater encore une fois le coche de la démocratie. De nombreuses personnes ont versé leur sang pour que nous puissions vivre libres, libres du joug de la colonisation et libre du joug de la dictature.

Réalisons notre rêve commun. Nous ne voulons ni le chaos, ni le retour de la dictature, ni une théocratie. Nous voulons la démocratie et nous la méritons!

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