Interview – Le Temps (20 novembre 2011)

« Pour que les mauvaises habitudes du passé ne se reproduisent pas »

Interview de Farah Hached (Présidente du Labo’ Démocratique) par Kamel Bouaouina, publié dans Le Temps (20 novembre 2011).

Le Labo démocratique vient d’organiser les 12 et 13 novembre 2011 une exposition à Tunis à la galerie Air Libre d’El Teatro qui sera présentée ensuite travers 6 ou 7 villes, et à Paris. Cette exposition a mis en avant les œuvres des artistes dans le domaine de la vidéo, du dessin, de la sculpture, de la musique et de la performance corporelle.

Le but de cette initiative est de contribuer modestement à la construction de la démocratie en Tunisie en sensibilisant les citoyens et les futurs gouvernants à l’importance de traiter rationnellement et sereinement la question des archives de la police politique afin que les mauvaises habitudes du passé ne se reproduisent pas. Farah Hached diplômée de droit public, avocate au barreau de Tunis et Présidente du Labo’ Démocratique a bien voulu se confier au journal le Temps

Tout d’abord quel est le but de cette exposition ?

D’abord, je voudrais souligner que notre initiative ne consiste pas uniquement dans l’organisation de la Conférence-Exposition de Tunis des 12 et 13 novembre lors de laquelle nous avons également projeté un film documentaire sur les méthodes de la police politique. Il s’agit d’une initiative plus globale qui comprendra différentes projections-débats dans plusieurs villes tunisiennes ainsi qu’à l’étranger (après Tunis, nous irons à Tataouine et dans d’autres villes) ainsi que l’organisation de workshops qui tenteront de rassembler des membres de la société civile et des représentants des autorités publiques, en vue de faire des propositions concrètes à l’assemblée constituante au plus tard fin février. Le but de cette initiative est de contribuer modestement à la construction de la démocratie en Tunisie en sensibilisant les citoyens et les futurs gouvernants à l’importance de traiter rationnellement et sereinement la question des archives de la police politique afin que les mauvaises habitudes du passé ne se reproduisent pas.

Pouvez-vous nous présenter les points forts de cette exposition ?

L’évènement que nous avons organisé les 12 et 13 novembre a été un évènement historique, et ce par plusieurs aspects: D’abord, grâce à l’organisation de cet évènement, nous avons pu obtenir un geste du gouvernement puisque M. Lazhar Akermi a fait quelques propositions. Ces propositions, qui peuvent être discutées, sont un premier pas avec lequel nous pourrons construire un véritable environnement législatif relatif à la question des archives de la police politique. Ensuite, nous avons réussi à rassembler dans une même salle des représentants du ministère de l’Intérieur et de la Défense d’une part et des militants des droits de l’homme et des activistes de terrain d’autre part, ainsi que nombreux experts tunisiens et étrangers (historiens, juristes, psychologues). Nous avons pu faire débattre des représentants de la police avec des organisateurs de Kasbah 2. Des ministres du gouvernement provisoire, M. Taieb Baccouche et M. Lazhar Akermi, sont intervenus. Nous avons même eu l’occasion d’écouter Samir Feriani qui a fait une déclaration lors de la conférence. Enfin, la projection du film documentaire (réalisé par Kerim Bouzouita et Thameur El Mekki), qui est basé sur des témoignages de militants, a été un moment très fort. Les spectateurs ont pu rire et être émus. La salle a salué le film et longuement applaudi les réalisateurs. Ce film documentaire a été réalisé et produit sous licence Creative Commons, c’est à dire qu’après les différentes projections-débats que nous allons organiser gratuitement dans tout le pays, il sera en libre accès sur le web. Il suffira uniquement de citer les noms des réalisateurs et le nom de notre association.

Est-ce une exposition politique ?

C’est une bonne question et il est difficile d’y répondre par oui ou par non. Qu’est ce que veut dire politique? Le mot politique vient du grec et veut littéralement dire « ce qui concerne la vie de la Cité ». En ce sens, notre initiative est politique car elle veut clairement contribuer à créer un débat et inciter à la réflexion concernant un sujet particulièrement important pour la Tunisie. Par contre, elle n’est pas politique dans le sens de partisane. Le Labo’ Démocratique est une association à caractère scientifique et non pas un parti politique. Nous nous considérons comme des incitateurs d’idées. D’ailleurs, nous avons publié énormément de documents et vidéos, ainsi que des sondages sur le site web de l’initiative (http://projetpolicepolitique.wordpress.com) afin que les citoyens puissent réflechir et se faire leur opinion en connaissance de cause. Nous souhaitons que tous les acteurs de la société puissent réfléchir ensemble et bénéficier des expériences étrangères, et notamment des erreurs qui ont été commises dans les pays étrangers, afin de construire un modèle adapté à la Tunisie. En tant qu’association, et après avoir écouté tous les intervenants lors de la Conférence de Tunis, nous considérons qu’un certain nombre de points doivent être pris en compte par nos futurs gouvernants :

1) La question des archives de la police politique doit être abordée avec sérénité et faire l’objet d’une réglementation adéquate et adaptée.

2) Cette réglementation doit être adoptée le plus tôt possible car plus le temps passe, moins les nouveaux gouvernants font l’effort de régler cette question.

3) Cette réglementation doit se faire en concertation entre toutes les parties : autorités publiques, société civile, experts, partis/mouvements politiques.

4) La question des archives de la police politique doit être séparée de l’idée de vengeance. Elle doit être liée à la notion de transparence lorsqu’il s’agit de personnes publiques : les citoyens ont le droit de savoir si la personne qu’ils veulent élire était ou non liée (politiquement ou économiquement) à l’ancien régime.

5) La vie privée des citoyens (y compris des hommes et femmes publics), qui se trouve dans ces archives, doit être protégée contre la curiosité malsaine et les utilisations malveillantes, qu’elles soient à des fins politiques à des fins de chantage financier.

6) Les citoyens doivent avoir le droit d’accéder à leur propre dossier pour consultation s’ils le souhaitent.

7) Les personnes qui s’occupent de ces archives doivent être soumises à des procédures strictes correspondant aux standards préconisés par les Nations-Unies, et dignes d’une démocratie.

8) Un système de classification moderne doit être mis en place pour préserver la sécurité de l’Etat et des citoyens tout en établissant un climat de confiance et de transparence.

Comme vous le voyez, il ne s’agit pas de positions politiques au sens de politiciennes, mais de positions claires pour une démocratie saine. A notre avis, une gestion rationnelle des archives de la police politique, passées comme futures, n’est pas uniquement la base d’une démocratie mais également d’un climat serein pour une économie florissante, car les acteurs économiques ont également besoin de sécurité et de transparence.

Quelle est la population ciblée?

Nous avons ciblé et nous continuons à cibler tous les acteurs de la société car tout le monde pouvait être victime du système de la police politique. Lors de notre Conférence de Tunis, quasiment tous les acteurs de la société étaient présents: bloggeurs, police, activistes, armée, militants des droits de l’homme, représentants de diverses autorités (commission contre la corruption, Institut National de Protection des Données Personnelles, Agence Nationale de Sécurité Informatique…) anciens détenus, ministres, journalistes, ambassadeurs, et bien sûr simples citoyens. Par contre, l’absence des représentants officiels des partis politiques était notable. Cela porte à réfléchir car nous les avons invités et nous aurions voulu qu’ils écoutent les différents débats qui ont eu lieu. Les interventions et les débats ont été l’occasion de discussions approfondies entre les différents acteurs concernés, et ce de façon très cordiale. Personnellement, la conférence m’a fait changer d’avis sur certains points, et en cela elle a été source d’enrichissement. Plusieurs personnes m’ont dit qu’ils ont vécu la même expérience, qu’ils ont pu réviser certaines positions et réaliser l’importance de la question des archives de la police politique grâce à notre conférence. Nous souhaiterions que les différents partis politiques, notamment ceux présents dans l’Assemblée constituante, nous reçoivent et nous donnent l’occasion de leur expliquer notre initiative. Celle-ci ne peut aboutir à un résultat concret qu’avec leur coopération. Nous espérons qu’une commission spéciale relative à la justice transitionnelle sera mise en place au sein de l’Assemblée Constituante et que nous pourrons impliquer les membres de cette commission dans nos workshops.

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