Interview – Le Blog El Kasbah (3 décembre 2012)

Festival de la Mémoire

Interview de Farah Hached par El Kasbah (3 décembre 2012) – https://www.facebook.com/El.Kasbah

Du 6 au 8 décembre, l’association le labo’ démocratique, que vous présidez, organise en collaboration avec le Gedenkstatte allemand le ‘festival de la mémoire’ en essayant de répondre, à travers un échange franco-allemand, à la question ‘contre l’oubli, la Tunisie a besoin de quelle mémoire ?’. Pouvez vous nous expliquer un peu plus l’objectif de ce ‘festival’ ? Pourquoi cela est important et que cela mérite notre attention ? Cela concerne qui ? Pourquoi maintenant ?

La Tunisie a vécu pendant son histoire des traumatismes successifs. Des pans entiers de cette mémoire blessée ont été parfois niés et souvent confisqués par les dictatures, y compris la dictature de l’époque coloniale.

Pendant des décennies, la Tunisie a été comme figée. Depuis le 17 décembre 2010, date de déclenchement de la Révolution Tunisienne, le peuple tunisien a repris la plume pour écrire enfin son histoire. Cependant, on ne peut écrire l’avenir si on ne partage pas une mémoire collective commune, respectueuse de la diversité des mémoires individuelles et appréhendée à travers toutes ses facettes, positives et négatives.

Nous pensons, au Labo’ Démocratique, que la question de la mémoire appartient à tous dans le sens où elle n’appartient ni exclusivement aux gouvernants, quelles que soient leurs sensibilités politiques, ni aux partis politiques, et encore moins à un individu seul. La mémoire d’un pays n’appartient pas non plus aux experts et aux chercheurs.

Tous ces acteurs ont un rôle à jouer dans la définition de la mémoire. Mais ce n’est pas suffisant. Surtout, leurs interventions ne doit pas exclure la société du débat. Je parle de « la société », de monsieur et madame Tout le Monde et non pas de « la société civile ». C’est pour cela que nous avons lancé un festival, par nature ouvert à tous, qui traitera des thèmes mémoriels non pas uniquement avec des conférences d’experts mais aussi à travers des activités artistiques et culturelles.

Le Festival de la Mémoire 2012 porte sur la dictature récente en Tunisie et les questions de justice transitionnelle.

Depuis 2 ans, plusieurs experts et diverses autorités publiques se sont penchés sur ces questions, ce qui a d’ailleurs abouti au projet de loi sur la justice transitionnelle qui a été récemment rendu public (http://labodemocratique.files.wordpress.com/2012/11/projet-de-loi-final-sur-la-justic-transitionnelle-ar.pdf) .

La société pourra avec le Festival de la Mémoire 2012 s’approprier ces questions, qui seront ainsi débattues dans une véritable agora.

D’ailleurs, le jour de l’ouverture, le 6 décembre 2012, nous prévoyons des lectures de poésies autour du thème de la mémoire, avec nos partenaires « Klem Echeraa ». Tout le monde peut y participer en leur envoyant une contribution (en dialecte tunisien) et avoir ainsi l’occasion de déclamer ses poèmes sur scène.

Page facebook de Klem Echeraa : https://www.facebook.com/KlemChere3

Quels sont les défis liés à la mémoire ? Quels sont les risques si on ne fait rien ?

Les défis liés à la mémoire sont de plusieurs ordres. Avant d’aborder les deux défis qui me semblent les plus importants, je voudrais au préalable remettre les choses dans leur contexte.

La Révolution tunisienne, contrairement à d’autres révolutions ou transitions, n’est pas le résultat d’une lutte entre 2 parties distinctes qui a abouti à la victoire de l’une et l’échec de l’autre. La Révolution tunisienne est la victoire de tout le peuple tunisien dans toute sa diversité. Cet état de fait a été confirmé par les élections du 23 octobre 2011. Aucune véritable majorité ne s’est dégagée.

Dans ce cadre, personne, aucun groupe, aucun parti ne peut imposer sa définition de la mémoire, sa lecture de l’histoire, sauf à utiliser des moyens non démocratiques, voire violents.

Cette situation est porteuse de deux défis importants : éviter d’une part les divisions et la concurrence des mémoires, et d’autre part éviter la dictature d’une seule mémoire, celle d’un individu ou d’un groupe d’individus, à l’exclusion de toute autre lecture des questions mémorielles. Si ces défis ne sont pas relevés, ils peuvent se transposer dans une sphère plus large, avec des risques de graves divisions sociétales ou des risques de retour à la dictature.

Les récents évènements de Siliana sont à cet égard instructifs. La concurrence des mémoires et les questions de justice transitionnelle – notamment : les accusations des uns « de ne pas avoir fait la Révolution », les accusations des autres « d’affiliation à l’ancien régime », les relations entre police et citoyen, la crainte d’un retour à la dictature – exacerbent des tensions qui sont à l’origine socio-économiques.

Mais, la situation de la Tunisie est aussi une chance. Si les différentes parties optent pour l’ouverture et la sérénité, une telle situation peut permettre à un peuple riche d’une histoire importante de définir sa mémoire dans toute sa diversité et la transmettre aux générations futures.

Que peut-on faire nous les citoyens pour contribuer à remporter ces défis ?

La première chose à faire est de se documenter, de s’informer, car la démocratie est fondée sur la responsabilité des citoyens qui doivent être proactifs.

Deuxièmement, pour contribuer à remporter ces défis, les citoyens peuvent réclamer la transparence et participer aux débats.

Troisièmement, les citoyens se doivent de rester vigilent contre toute instrumentalisation des mémoires de quels que bords qu’elle provienne.

Enfin, les citoyens pourraient réclamer un mémorial afin que cette mémoire de la dictature récente soit transmise aux générations futures.

Les deux dernières conférences du Festival de la Mémoire 2012 porteront d’ailleurs sur la transmission de la mémoire à travers les programmes scolaires et à travers les lieux de mémoire.

Comment avez vous eu l’idée de ce projet ?

A l’origine, le projet « Contre l’oubli. La Tunisie a besoin de quelle mémoire ? » est le fruit de plusieurs échanges entre, d’une part, l’équipe du projet « Contre l’oubli » du Mémorial BerlinHohenschönhausen et notamment le chef du projet, Hamza Chourabi, et d’autre part, le Labo’ Démocratique, qui avait déjà abordé ces questions à travers la problématique des archives de la police politique.

Nous souhaitions organiser un évènement sur la justice transitionnelle et la question de la mémoire, et impulser une réflexion sur le projet d’un mémorial.

Dans un deuxième temps, lors de nos discussions internes et sur proposition des plus jeunes de nos membres, nous avons opté pour le format « festival », ouvert au public, populaire. Ce format « festival » permet une plus grande participation de la jeunesse qui forme un pourcentage non négligeable de notre société, et implique également une récurrence avec un vrai travail approfondi sur la mémoire et les mémoires.

Cette année nous traiterons donc de la mémoire de la dictature récente en partenariat avec le Mémorial BerlinHohenschönhausen. Nous aborderons l’année prochaine la question des crimes coloniaux.

Pourquoi faire ça avec les allemands ? Pourquoi pas une autre expérience d’Europe de l’Est ou d’Amérique Latine ?

Nous ne cherchons pas un modèle à transposer en Tunisie. Chaque pays doit trouver son propre modèle. Mais pour cela, il est intéressant de s’enrichir de l’expérience des autres.

L’année dernière, lors de notre conférence sur les archives de la police politique, nous avions invité des experts de différents pays : Allemagne, Pologne, Roumanie et Guatemala.

Lors de nos recherches et interviews, nous nous sommes également intéressés aux Etats-Unis d’Amérique après la chasse aux sorcières et à la France d’après-guerre.

Cette année, nous avons l’opportunité d’aborder toutes les questions concernant la justice transitionnelle à travers l’expérience allemande.

Cependant, l’expérience allemande a une particularité. C’est celle qui semble la plus abouti, la plus sereine. Nous avons donc souhaité la comprendre dans toutes ses composantes, non pas pour la singer, mais pour l’analyser et en dégager ses forces et ses faiblesses, et les considérer à travers le prisme tunisien.

Quels seront les moments forts du festival ?

Les conférences, bien entendu, sont au cœur du festival, et seront l’occasion de débats que nous espérons constructifs et ouverts entre les différentes sensibilités.

Les lectures de poésies seront aussi un des grands moments du festival puisque toute personne pourra y contribuer.

La foire aux associations permettra au grand public de découvrir le travail, souvent délicat et difficile, des organisations concernées par la justice transitionnelle. Nous espérons aussi que le festival sera l’occasion de créer des synergies entres ces associations qui ont parfois des sensibilités politiques différentes mais qui luttent pour le même but.

Il y aura aussi des projections de documentaires, suivies de débats, notamment Collinquinte de Mahmoud Jomni le jour de l’ouverture.

Enfin, tout au long du festival, les participants pourront écouter des témoignages vidéo d’anciens détenus et se promener à travers une exposition photo.

Le Festival de la Mémoire permettra aux participants (nous espérons qu’ils amèneront leurs enfants avec eux) de s’imprégner des questions relatives à la mémoire de la dictature récente au gré de leurs envies, en espérant que cette expérience leur ouvrira de nouvelles perspectives et leur permettra de contribuer à la définition de notre mémoire collective.

Comment peut-on y assister ? Et si on ne peut pas y assister, comment peut-on prendre connaissance des enseignements et des débats tirés de ce festival ?

Pour y assister, il suffit de s’inscrire sur le site web (www.memory-festival.org) et de se joindre à nous les 6, 7 et 8 décembre à l’ancien local du RCD à la Kasbah.

A l’issue du festival, nous publierons les actes et nous mettrons en ligne les vidéos des conférences. Les poèmes déclamés lors du festival seront également mis en ligne.

Enfin, la participation au débat ne s’achèvera pas avec le festival. Nous prévoyons d’ouvrir une page sur notre site web où nous publierons les contributions, témoignages, opinions sur ce sujet.

Qui est le labo démocratique ? Quel est son objectif ? Qui le finance ? Quelle est l’orientation politique de ses membres ?

Le Labo’ Démocratique est une association tunisienne à caractère scientifique, créée après le 14 janvier 2011. Il se veut d’abord et avant tout un incitateur d’idées. Il tente de contribuer à l’instauration et l’enracinement d’une démocratie innovante à travers 3 axes : créer le débat, monter des actions ciblées, faire des propositions concrètes aux pouvoirs publics.

Nous avons plusieurs programmes qui tous tournent autour de la notion de démocratie :

  • Transition démocratique
  • Démocratie et justice sociale
  • Démocratie et média
  • E-démocratie
  • Démocratie et relations internationales

Pour plus d’informations sur nos activités, n’hésitez pas à visiter notre site web : http://labodemocratique.wordpress.com

Nos financements, pour l’instant, se font par projet. Pour une grande partie de notre projet police politique (http://projetpolicepolitique.wordpress.com), nous avons été financé par le Centre de Genève pour le Contrôle démocratique des Forces armées (DCAF).

Le Mémorial BerlinHohenschönhausen a financé une action ciblée du projet police politique. Il s’agit du voyage d’étude à Berlin que nous avons organisé avec le Mémorial et au cours duquel une délégation tunisienne (historien, psychiatre, journalistes, membres de la société civile, représentante du ministère de l’Education) a pu notamment découvrir le Commissariat aux archives de la Stasi, le Mémorial lui-même ainsi que le centre de soins des victimes de tortures (BFZO).

Le Festival de la Mémoire 2012 est entièrement financé par le Mémorial.

S’agissant des opinions politiques, les membres du Labo’ Démocratique refusent de prendre des positions partisanes. Cependant, ne pas avoir de positions partisanes n’exclut pas d’avoir des valeurs citoyennes. Dans ce cadre, le Labo’ Démocratique se réclame de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

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