Interview – La Presse de Tunisie (7 octobre 2013)

Oser regarder le passé dans les yeux

Par Olfa Belhassine, La Presse de Tunisie (7 octobre 2013)

L’ouverture des dossiers secrets de la police politique ne peut se faire sans la mise en place d’une réglementation spécifique et adaptée. Le plus tôt possible.

La question, pourtant cruciale pour le présent et pour l’avenir de la Tunisie, a été enfouie dans les plis et replis des crises politiques successives, qui ont ponctué la vie des Tunisiens depuis le début de la transition démocratique. C’est une question qui tourne autour des archives de la dictature de ces cinquante dernières années. Comment les traiter ? Comment les protéger ? Ou les déposer ? A qui donnera-t-on le droit de les examiner ? De les consulter ? De les étudier ? Comment en faire un outil pour pacifier une mémoire blessée ?

Certes, si l’on a autant tardé à aborder sérieusement ce dossier, c’est parce qu’il cache plusieurs degrés de complexité. Il se situe également à la croisée de plusieurs problématiques : justice transitionnelle, droit de savoir, devoir de mémoire, protection de la vie privée et sécurité de l’Etat. Et bien que la justice transitionnelle comporte en général quatre composantes, à savoir, la vérité, la justice pénale, la réparation et la garantie de non-répétition, l’on remarque que la démarche tunisienne à ce propos accorde beaucoup plus d’importance, d’énergie et de ressources à la réparation des victimes, notamment islamistes, au détriment des autres volets.

Et les risques de subtilisation et de chantage ?

Le sujet a été remis sur la table de la discussion jeudi dernier par Samir Dilou, ministre des Droits de l’Homme et de la Justice transitionnelle, qui a déclaré sur les antennes de Mosaïque FM, après son passage à la séance plénière de l’ANC : «L’ouverture des archives de la police politique peut être instrumentalisée dans les conflits politiques actuels. Et si on décidait d’entreprendre ce chantier aujourd’hui, on accusera Ennahdha de vouloir régler ses comptes avec ses adversaires». A l’Assemblée nationale constituante, le ministre avait insisté sur la nécessité d’adopter le projet de loi organisant la justice transitionnelle, qui balisera la voie à la création de la commission Vérité et dignité, dont l’un des ressorts est l’ouverture des archives.

Pour Farah Hached, présidente de l’association, Le Labo’ Démocratique, qui s’est intéressée d’une manière scientifique et technique dès sa fondation, il y a deux ans, aux documents secrets de la dictature, le fait de ne pas les ouvrir mettait les autorités face à d’autres risques : perte, subtilisation et trafic de dossiers, chantages, rumeurs, manipulation des opinions…
Qui a en effet oublié cette scène pathétique où, lors d’un plateau télévisé, Lotfi Zitoun, ex conseiller auprès du premier ministre Hamadi Jebali, avait sorti de sa poche une feuille pliée en quatre « Voilà la liste noire des journalistes !», a-t-il répliqué à l’un des invités de l’émission ?
Le Labo’ Démocratique, vient d’ailleurs dans le cadre de sa réflexion sur ce thème d’organiser en partenariat avec la coopération polonaise et l’ambassade de Pologne en Tunisie deux séminaires-ateliers sur « Les archives de la dictature », le premier destiné à la société civile et aux médias et le second aux ministères de l’Intérieur et de la Justice. Au cours de ces ateliers, l’expérience polonaise en matière d’usage et de protection des archives a été disséquée par les participants afin d’en tirer le meilleur pour un pays comme la Tunisie, qui n’ose pas encore regarder son passé dans les yeux.

Concertation avec la société civile

Beaucoup de travail reste à faire. En fait il n’existe encore pas chez nous de réglementation spécifique et adaptée, qui régisse l’exploitation des archives. Cette réglementation devra être adoptée le plus tôt possible et avant l’ouverture des dossiers secrets de la dictature. Elle permettra de préserver la vie privée des citoyens, y compris des femmes et hommes publics, de la curiosité malsaine et des utilisations malveillantes, qu’elles soient à des fins politiques ou de chantage financier.
« Nous demandons un cadre juridique et non pas un cadre anarchique », insiste Farah Hached, qui croit beaucoup à l’intérêt de la concertation avec la société civile en ce qui concerne cette question.
D’autre part, les recommandations de l’atelier soulignent l’urgence d’identifier et de protéger les archives en vue de les transférer auprès d’une institution neutre. Cette institution (Les Archives Nationales ou un établissement spécifique, tel l’Institut national polonais de la mémoire)  qui sera en charge des dossiers noirs de Bourguiba et de Ben Ali devrait être dotée des moyens nécessaires pour travailler avec professionnalisme, neutralité, intégrité et indépendance.
Le Labo’ Démocratique, qui a décidé depuis la révolution, d’aborder le thème de la justice transitionnelle par le bout des archives a accumulé depuis une importante expertise. Expertise enrichie d’expériences comparées, celles de l’Allemagne, de la Pologne, de la Tchécoslovaquie…L’association se présente aujourd’hui comme une force de proposition et compte partager son rapport d’étude sur les archives de la dictature, actuellement en dernière phase de rédaction avec la société civile, les universités et les autorités publiques.

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