Interview – Avocats et liberté d’expression (26 novembre 2013)

Le défi de la démocratie

Par Delphine Iweins, Avocats et liberté d’expression (26 novembre 2013)

Farah Hached, petite fille de Farhat Hached syndicaliste tunisien assassiné dans les années 1950 et de Mahmoud El Materi célèbre homme politique tunisien, fondatrice du cabinet Hached, Chaari & Associés et présidente du Labo Démocratique, nous explique le défi de la démocratie que doit relever la Tunisie.
 
En association avec une avocate d’affaires, vous avez monté Hached, Chaari & Associés un cabinet d’avocats et de conseillers juridiques, juste après la Révolution du 14 janvier 2011. Pourquoi ce choix ? N’est-il pas risqué de créer son propre cabinet dans un contexte politique aussi flou ?

Au cours de mon expérience de responsable juridique d’un fonds d’investissement, j’ai réalisé deux choses. D’abord qu’il existait un véritable marché pour un cabinet d’avocats d’affaires en Afrique francophone et en Afrique en générale. Ensuite que le système de cabinet d’affaires à l’anglo-saxonne, avec plusieurs associé, n’en était qu’au stade de l’embryon.  Monter son cabinet, depuis 2011, n’est pas, à mon avis, aussi risqué qu’on le pense. Dans tous les cas, notre métier est un métier demandé surtout si nous faisons les choses avec rigueur et déontologie. Dans un contexte peu clair et peu structuré il est primordial de proposer un service concentré sur ces questions de rigueur et de déontologie pour faire une différence avec les autres.

Pour autant il est aussi vrai que la clientèle étrangère est moins présente aujourd’hui en Tunisie. Cependant, la clientèle locale existe toujours. Le temps va passer et nous serons là, nous avons de l’espoir.

Comment concilier votre engagement citoyen avec votre indépendance d’avocate ?

Je n’ai pas fait le choix du politique. Je ne suis pas dans un parti politique, je ne prends aucune position politique donc ce n’est pas un problème. J’ai un engagement associatif qui est, à mon sens ma liberté personnelle. Beaucoup d’avocats ont cet engagement dans le monde. D’autant plus que le droit est très important dans mon activité associative. 


En quoi consiste votre engagement associatif ?

Je préside le Labo Démocratique, think thank qui se pose dans un cadre de réflexion et de propositions. La cible étant les institutions de l’Etat et l’opinion publique en général. L’objectif de ce Labo Démocratique est de réfléchir  à « qu’est-ce que la démocratie aujourd’hui ? ».  A travers cette activité, nous participons à la Révolution. Personnellement, je considère que la Révolution a commencé le 17 décembre 2010 et non avec les événements du 14 janvier 2011, et surtout qu’elle n’a pas encore aboutie. Une révolution est une transformation, ce n’est pas juste cosmétique. Nous sommes convaincus que ce début de révolution en Tunisie ne concerne pas uniquement la Tunisie, c’est une révolution qui a commencé partout en Méditerranée avec le mouvement des Indignés en Espagne, les manifestations en Grèce etc. Ce qui s’est passé en Tunisie a eu un impact politique important mais en réalité les origines tournent autour de la question de la justice sociale, que ce soit en Tunisie ou ailleurs.  L’impact politique a commencé en Tunisie, c’est l’occasion d’expérimenté finalement grâce à la chute de la dictature, une nouvelle vision de ce que doit être une démocratie.

Quels sujets précisément traités vous au sein de ce Labo Démocratique ?

Dans le cadre du Labo Démocratique nous traitons de plusieurs sujets. Le sujet phare dans lequel je suis très impliquée c’est celui de la démocratie et de la justice : démocratie, sécurité et justice. Le rôle de la police, la transformation des instances policières et sécuritaires. Nous ne travaillons pas sur la réforme de la police dans le sens de l’efficacité etc. mais sur la protection des citoyens, de leurs droits face à l’institution sécuritaire. En prenant les comptes les questions de sécurité.

Mes collègues sont impliqués  dans d’autres thématiques telles que : la justice sociale, démocratie et nouvelles technologies.

Concrètement en quoi consistes vos actions ?

Je prends l’exemple du programme démocratie sécurité et justice. Nous avons commencé par des débats, c’est-à-dire créer le débat à travers des conférences, des ateliers de travail. Puis nous sommes passés à des voyages d’études pour voir comment cela se passe ailleurs, pas uniquement dans des pays qui ont connus des transitions, aussi dans des pays démocratiques (les Etats-Unis, la France, l’Allemagne, la Pologne). Pour nous c’est très important d’établir un dialogue avec nos institutions, de réfléchir avec eux et la société civile sur les failles, les bilans, et voir ce qui est adapté ou pas à notre pays. Ensemble, nous nous enrichissons.

Nous sommes passés, depuis quelques semaines, à la troisième phase c’est la rédaction d’un livre en 3 tomes : «  Le citoyen et les services de sécurité en Tunisie ». Le premier tome concerne les archives de la dictature entre justice transitionnelle et sécurité, le deuxième tome va traiter de la transparence et droit à la vie privé dans le secteur de la sécurité et le troisième sera sur les services de renseignements en Tunisie, quel contrôle ?

Quel est l’objectif de ce livre ?

Ce livre va traiter du contexte, de l’historique, des expériences étrangères. C’est un bilan de ces expériences étrangères à travers le regard tunisien. Qu’est-ce que nous nous pouvons prendre. L’idée est de créer un outil pour les décideurs, pour les élus afin qu’ils puissent prendre les lois nécessaires en connaissance de cause.

Personnellement que pensez-vous de la crise politique que traverse la Tunisie depuis les événements du 14 janvier 2011 ?

Pour moi le problème principal ce n’est pas tellement le gouvernement et ses membres qui le compose mais l’architecture des institutions provisoires : cette petite constitution,  le fait qu’il n’y ait pas de date pour l’adoption définitive de la constitution ni de mandat clair de l’assemblée constituante. C’est ce genre de choses qui font que nous sommes actuellement en crise. En même temps il faut être honnête, la situation était telle que cela c’est passé de cette façon-là. Est-ce que d’autres personnes auraient pu faire mieux ? Je n’en suis pas convaincu. Ce que je souhaite c’est que ce dialogue national aboutisse à de véritables garanties pour les citoyens.

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